Les jeux Legacy, c’est quoi ?

Ne lisez pas cette carte avant qu’on vous le demande. Ouvrez ce paquet après votre troisième partie. Déchirez cette carte, posez ce sticker, ajoutez cette règle dans le livre d’instructions… Les jeux Legacy aiment vous donner des ordres et si vous avez déjà joué à l’un d’entre eux, vous savez que vous adorez leur obéir.

Une nouvelle façon de jouer

Un jeu Legacy évolue avec le temps. A la manière d’un jeu vidéo, vous allez débloquer au fil des parties de nouveaux éléments, souvent en ouvrant des paquets numérotés pouvant contenir des personnages ou objectifs, voir de nouvelles règles ou des mécanismes de jeu supplémentaires.

Les paquets scellés de Pandemic Legacy : Saison 1 (image : boardgamegeek.com)

Tout commence en 2011 avec Risk Legacy. Le designer est Rob Daviau, déjà célèbre pour des jeux comme Betrayal at House on the Hill ou encore Heroscape. Il raconte que l’idée lui ait venu après avoir fait une blague sur Cluedo pendant un brainstorming :
“Pourquoi le meurtrier est toujours réinvité au dîner ?”
C’est vrai ça, dans l’univers des jeux de plateau, c’est toujours comme Un jour sans fin avec Bill Murray, à chaque partie tout repart à zéro. Prenons mon jeu favori en exemple, Arkham Horror. Sur les centaines de parties que j’ai faites, j’ai vu mes investigateurs mourir des pires façons imaginables, mais à chaque nouvelle partie ils revenaient à la vie, leur mémoire effacée, les monstres qu’ils avaient tués ressucités, pire encore leurs exploits oubliés. Rob Daviau retourne la question dans sa tête. Et si on faisait un jeu qui ne reset pas ? Un jeu où nos actions auraient des conséquences qui ne pourraient jamais être effacées. Un jeu qui n’oublie pas.

Choix et conséquences

Risk Legacy commence comme un Risk classique, légèrement revisité. Mais rapidement, le jeu pète un câble et vous demande de faire des choses encore jamais vues dans un jeu de plateau. Poser des stickers, déchirer des cartes et même carrément écrire au feutre sur le plateau. A l’annonce du jeu, les réactions sur le net sont… mitigées. Si l’idée intrigue, le commentaire qui revient le plus souvent est : “C’est de la folie, aucune chance que je détériore un jeu que j’ai payé $100”. Et pourtant, une fois le jeu en main, on réalise à quel point c’est excitant. C’est un peu comme braver un interdit.

RIsk Legacy

Devant le succès de Risk Legacy, Rob Daviau revient en 2015 avec Pandemic Legacy. Le concept va encore plus loin. Au fil d’une campagne scénarisée et bourrée de twists, les règles du jeu changent radicalement et si ça démarre comme une partie de Pandemic tout ce qu’il y a de plus ordinaire, rapidement le jeu se transforme en… Non, je ne vais rien spoiler ici. Encore plus intéressant et osé, si vous ne faites pas assez attention et que l’un de vos personnages meurt, vous devez physiquement déchirer sa fiche. On ne réssucite pas dans un jeu Legacy. Alors oui, ça peut paraître stupide de mettre tant d’argent dans un jeu pour le détruire en partie, mais c’est surtout l’occasion de vivre quelque chose d’unique, de créer sa propre histoire et de ressentir des émotions inédites. Quand le risque de perdre a des conséquences réelles, le plaisir n’en est que plus intense. Rob Daviau compare les jeux Legacy à une campagne de Donjons & Dragons, où vos décisions influent réellement sur l’univers.

L’héritage des jeux Legacy

Si Rob n’en a pas fini avec les jeux Legacy, Betrayal at House on the Hill et Loup Garou pour une nuit étant en développement à l’heure où j’écris ces lignes, le concept a bien évidemment inspiré d’autres designers, le plus célèbre étant probablement Gloomhaven qui a fait une entrée fracassante dans le monde du jeu de plateau en 2017. C’est simple, c’est le meilleur dungeon crawler auquel j’ai jamais joué et c’est en grande partie grâce à son système Legacy, qui pourtant est bien plus discret et subtil que dans Pandemic ou Risk. On pourrait parler de “Legacy light”.

Gloomhaven

Dans Gloomhaven, vous n’avez pas accès à toutes les classes de héros immédiatement, il faut les débloquer petit à petit. Lorsque vous créez votre personnage, vous devez lui attribuer un but parmi la vingtaine disponibles, par exemple développer le poison parfait. Une fois que votre objectif est atteint après généralement une dizaine de parties, votre personnage n’a plus de raison de partir à l’aventure, il prend sa retraite et ne peut plus être joué, mais en échange vous obtenez une récompense, une boîte à ouvrir contenant souvent une nouvelle classe de héros. C’est comme les achievements dans les jeux vidéo, ça vous pousse à jouer encore et encore pour tout débloquer. Et puis il y a cette insoutenable curiosité, on se retrouve comme Brad Pitt dans Seven, on veut savoir ce qui se trouve dans ces petites boîtes que l’on a pas le droit d’ouvrir. Bien sûr, le fait que Gloomhaven soit un excellent jeu à la base joue également beaucoup sur son aspect addictif, mais ceci est une autre histoire.

“Ouvrez cette enveloppe quand vous pensez que vous le méritez” (Gloomhaven)

Les jeux Legacy ne sont pas pour tout le monde. En quelque sorte, on peut dire qu’ils sont à l’opposé du jeu de société. On ne peut pas les promener partout et introduire de nouveaux joueurs quand bon nous semble; pour en profiter pleinement on doit y jouer avec le même groupe du début à la fin. La fin, parlons en. Si Gloomhaven propose sans problème des centaines d’heures de jeu, c’est moins le cas pour Pandemic qui au bout d’une douzaine de parties montre la fin de sa campagne. Quand on interroge les joueurs, certains disent qu’ils ne veulent plus toucher au jeu, c’était une expérience unique, point final. Quelqu’un a même encadré et accroché au mur son plateau de jeu. Un autre dit l’avoir brûlé pour éviter toute propagation du virus mais je pense qu’il déconnait. La plupart des joueurs en revanche disent tout simplement s’en servir comme d’un Pandemic classique, ce qui est en effet possible.

Seul l’avenir nous dira si les jeux Legacy sont faits pour durer et comment ils peuvent eux-mêmes évoluer pour nous proposer de nouvelles expériences. Sur ce, je vous laisse, j’ai une campagne de Pandemic Legacy : Saison 2 qui m’attend.

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